Jacques et son maître à la Pépinière : un chouette voyage

À la Pépinière Théâtre, Nicolas Briançon reprend Jacques et son maître (Hommage à Denis Diderot en trois actes), la pièce de Kundera adaptée du roman de Diderot qu’il a montée pour la première fois en 1998, et rejouée en 2008. L’occasion de faire dialoguer, par-delà les siècles, deux grands écrivains qui partagent le même goût pour la sagesse, la fantaisie et la liberté.

Un rythme entraînant

Le roman de Diderot a beau emprunter, par bien des procédés, au genre théâtral, il est difficile d’imaginer, avant de l’avoir vue, ce que pourrait donner son adaptation sur scène. Ne serait-ce qu’en raison du caractère totalement hétéroclite et des incessantes digressions qui font toute la matière, et la saveur, du roman originel. Et pourtant, Kundera comme Briançon parviennent à rester fidèles à l’esprit du texte, en jouant notamment sur le rythme du récit. Comme l’indique le sous-titre de la pièce, c’est en trois actes que se joue l’intrigue, décrits par Kundera lui-même comme autant de « tempi » qui donnent sa forme à l’ensemble.

Voyages, voyages

Un premier acte nous place aux côtés de Jacques et de son maître, en partance – ou plutôt en errance – pour une destination qu’ils paraissent eux-mêmes ignorer. Valises à la main, le pas qui tangue, ils avancent sur une route imaginaire. Le voyage physique est surtout le prétexte à un autre voyage, celui offert par les récits que se font mutuellement les deux protagonistes. Des récits où il est surtout question de femmes, de sexe et d’amour et qui constitueront les deux fils rouges de la pièce. Les deux hommes racontent à tour de rôle comment ils sont tombés amoureux mais tandis que le maître, victime d’une naïveté maladive, va de déboires en déboires, on n’apprendra jamais le fin mot de l’histoire de Jacques qui s’obstine, dès qu’il est interrompu, à tout reprendre depuis le début.

Des mises en abîme successives

Le théâtre offre alors un formidable terrain de mise en abîme pour donner vie, sous les yeux des spectateurs (de la salle mais aussi de la scène), à ces récits de bord de route, grotesques, touchants, terribles et drôles à la fois. La scène s’anime, des personnages rentrent et sortent et on plonge soudain dans l’intimité de Jacques ou de son maître. Une échelle, un rideau censé dissimuler une grange, quelques caissons de bois où reposent des verres de vin, il en faut peu pour donner vie au récit et laisser l’histoire suivre son cours. Cette économie dans la mise en scène, qui repose davantage sur le jeu des acteurs, tous très bons, qui passent d’un rôle à l’autre en un rien de temps, et sur le rythme du récit, permet de revenir à l’essence même du roman comme du théâtre : savoir raconter une histoire.

Une réflexion sur la création

Ces récits, qui constituent le fil rouge de l’intrigue, entourent l’acte central, où Jacques et son maître font halte dans une auberge. La pièce, comme le roman, atteint alors une sorte de paroxysme avec l’histoire de Madame de la Pommeraye, véritable moment de théâtre dans le théâtre (et de roman dans le roman), qui éclaire indirectement les destinées des deux protagonistes. L’ambiance est à la fête et l’aubergiste, belle femme qui vole un moment la vedette à Jacques, a plus d’une histoire dans son sac. On ressort de l’auberge avec le même sentiment d’ivresse et d’étourdissement que les personnages.

Toutes les histoires, d’amour, de trahison, de vengeance finissent par se répondre et former une sorte de moralité inversée qui conduisent à une réflexion sur la création, dans les deux sens du terme. L’honnêteté et la naïveté du maître causent sa perte alors que la filouterie de Jacques est davantage payante. Enfin, la vengeance de Mme de la Pommeraye se retourne contre elle (malgré les supplications de Jacques pour changer la fin de l’histoire) puisqu’elle cause sans le vouloir le bonheur de ceux à qui elle souhaitait nuire.

Autant d’apparentes contradictions qui ne doivent mener, pour Jacques, qu’à une seule conclusion : « Tout était écrit là-haut ». Autrement dit, si nous, personnages, ne sommes pas à la hauteur, il faut en accuser notre Créateur. La lucidité mélancolique qui s’empare des deux hommes trouve alors sa résolution dans le seul sentiment qui paraît encore sincère : l’amitié, la vraie, qui lie Jacques à son maître. Et sans doute l’auteur à ses personnages.

Une pièce enlevée qui fait passer un très bon moment de théâtre et de…philosophie.

Juliette Rabat

La Pépinière Théâtre. Du mardi au samedi à 21h, matinée le samedi à 16h15. Réservations : 01 42 61 44 16.

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